Comment réviser le bac de philo en regardant “La casa de appel”

Cette joyeuse bande de braqueurs est là pour vous pour la première épreuve tant redoutée du bac.

BAC PHILO – Êtes-vous aussi paniqué par l’épreuve phare du baccalauréat que le Professeur de “La casa de papel” ne l’est à chaque fois qu’il réalise que son plan parfait pourrait tomber à l’eau? Si c’est le cas, n’hésitez plus et préparez avec lui votre examen de philosophie, qui a lieu ce lundi 18 juin de 8h à 12h.

En effet, si, à cinq jours de cet examen tant redouté, vous n’êtes pas encore parés à dégainer tous les auteurs et concepts étudiés au cours de votre année de terminale, sachez que vous pouvez réviser un peu en vous replongeant dans l’une de vos séries préférées. C’est bien pour cette raison que cette matière est passionnante: elle ne s’impose aucune limite et tous les sujets sont des objets de réflexion pour elle, même (et surtout!) vos hobbies favoris.

Pour vous aider dans vos révisions, Le HuffPost a sélectionné, avec l’aide de Marianne Chaillan, enseignante en philosophie et auteure, entre autres, de Game of Thrones, une métaphysiques des meurtres, parmi les cinq grands thèmes du programme de philosophie de terminale (le sujet, la culture, la raison et le réel, la politique, la morale), des concepts qui peuvent être éclairés par “La casa de papel”.

Vous êtes prêts ? Attention, spoilers!

Berlin est le personnage de la série que l’on adore détester ou que l’on déteste adorer. Narcissique, égoïste, très peu empathique, presque un peu mégalo, il n’en est pas moins l’un des piliers de “La casa de papel”.

Pour ses compagnons de braquage, il est celui vers lequel se tourner lorsque la situation devient critique. Il est celui qui, via le Professeur, apporte des réponses, des éléments de résolution. Pour le spectateur aussi, Berlin est un personnage clé. Après deux saisons à ses côtés, on sait que malgré tous ses défauts, il est celui qui est toujours là, quoi qu’il arrive.

En effet, même dans les pires moments de la série en ce qui le concerne, il fait preuve d’une nonchalance et d’une sérénité qui rassurent.

Souvenez-vous. Que ce soit lorsque Tokyo le met fasse à l’épreuve de la roulette russe, qu’il affronte avec le sourire. Que ce soit lorsque ses compagnons braquent plusieurs armes sur lui et qu’il se contente de baisser tranquillement la sienne, comme s’il avait déjà accepté qu’il ne pourrait rien faire. Ou qu’il s’agisse de la scène finale, où il décide de se suicider pour mourir dignement et ainsi de se jeter, armes aux mains, sous les tirs des policiers.

Pour Marianne Chaillan, Berlin est sans hésiter un personnage stoïcien. “Chez lui, la liberté est comprise non pas comme la capacité de faire ce que je veux quand je veux, mais elle est une forme d’acceptation de ce qui ne dépend pas de moi”, explique-t-elle. Peut-être est-ce lié à sa maladie et à la certitude qu’il mourra prochainement, mais de fait, “c’est un homme qui détient une forme de sagesse”, ajoute-t-elle. Jusqu’à sa mort qu’il a choisie, il accepte que tout ne dépend pas de lui et garde ainsi une forme d’autonomie.

Chez les Stoïciens, comme Epictète, le bonheur et la liberté sont possibles si au lieu de lutter contre ce qui ne dépend pas de nous, on l’accepte. Pour être libre, intérieurement parlant du moins, il faut se détacher, être indépendant des circonstances extérieures. Que faire face à un pistolet braqué sur sa tempe? Pas grand chose. Face à plusieurs policiers qui me mitraillent? Berlin, comme les stoïciens, l’a bien compris: sa liberté, son pouvoir, c’est sa volonté, sa pensée. Peu importe la situation, il reste un homme libre.

LE DÉSIR

papel”. Le premier que nous découvrons très rapidement n’est autre que le binôme Rio-Tokyo. Dès la fin du premier épisode, leur relation amoureuse est découverte par leurs camarades lorsqu’une balle effleure Rio et que Tokyo se met, de rage, à tirer sur les policiers.

Berlin entame alors une discussion très étrange avec le plus jeune des braqueurs lorsque celui-ci admet que leur histoire est très sérieuse. “Les femmes te procureront du plaisir car elles sont programmées pour t’amadouer et se faire engrosser. Après, tu n’existes plus (…) Cinq divorces, tu sais ce que c’est? Cinq fois où j’ai cru en l’amour”, lâche le commandant de l’opération à l’amoureux transi.

Du pur Schopenhauer selon Marianne Chaillan. “Berlin semble expliquer à Rio que l’amour est en fait une ruse de la nature, que l’on tombe amoureux uniquement pour perpétuer l’espèce”, souligne-t-elle.

Pour le philosophe allemand, c’est la survie de l’espèce qui permet d’expliquer les relations amoureuses. Selon sa pensée, presque darwinienne, ce sont les lois de la nature (comprendre: assurer sa descendance) qui régulent les relations entre les hommes. L’amour n’est qu’une ruse au service d’une sorte d’intérêt supérieur de l’espèce humaine. Pas sûr que Rio l’entende de cette oreille…

LE TRAVAIL ET L’ÉTAT

Organiser le plus grand braquage jamais organisé, mais sans voler à proprement parler et sans verser la moindre goutte de sang. L’équipe du professeur est-elle une bande de braqueurs comme les autres?

À la fin de la saison 1, le chant partisan italien “Bella Ciao” vient mettre la puce à l’oreille quant aux intentions réelles et à la philosophie du Professeur. Comme le rappelle France Inter, cet hymne antifasciste décrivait d’abord les adieux des partisans à leurs compagne. Dans les années 60, il est devenu un symbole des manifestations ouvrières.

Le professeur surdoué ne serait-il pas un peu marxiste sur les bords? “L’occupation de la Fabrique nationale de la monnaie et du timbre fait penser au mouvement Occupy Wall Street ou aux Indignés”, note Marianne Chaillan.

Parmi les revendications de ces mouvements, on retrouve notamment la lutte contre les inégalités. Quelque chose qui tient beaucoup à cœur au cerveau du braquage, qui a passé une grande partie de son enfance élevé seul par son père, dans un lit d’hôpital alors qu’il était malade. Son père lui-même braquait des banques. On comprend que l’enfance de Sergio a été assez démunie. “Dans la dernière conversion qu’il a avec Raquel, il semble opposer deux classes sociales”, souligne l’enseignante en philosophie. En effet, voici ce qu’il dit à l’inspectrice: “Je fais une injection de liquidités mais pas pour les banques. Je la fais dans l’économie réelle. Avec ce groupe de malheureux que nous sommes. Pour échapper à tout ça.”

Les banques d’un côté, les malheureux de l’autre, est-ce que cela ne vous rappelle pas quelque chose? Marx distinguait deux classes, les capitalistes et le prolétariat. Les premiers possèdent le capital, les autres doivent vendre leur force de travail pour en obtenir. En mettant en avant la bande d’infortunés qu’ils sont tous, le Professeur semble vouloir mettre l’accent sur les inégalités qui rongent la société.

Mais jusqu’où peut-on vraiment prolonger cette métaphore? Car derrière les rêves d’égalité, on comprend très vite que chacun des protagonistes souhaite avant tout s’en mettre plein les poches et vivre une vie luxueuse loin de Madrid. On est bien loin du renversement de la classe exploitante par la classe exploitée imaginée par Marx.

LA MORALE

“La seule consigne c’est qu’il n’y a pas d’ordre exigeant que ces fils de pute sortent de là vivant. C’est clair?”, interroge de manière tout à fait rhétorique le colonel Prieto avant l’intervention finale menée par le commandant Suárez. Celui-ci s’étonne devant cet ordre abject qui fait peser la menace d’un carnage: comment ses hommes distingueront-ils les otages des braqueurs, sachant qu’ils portent potentiellement tous le même masque? Des personnes innocentes risquent de mourir dans cet assaut.

De fait, depuis qu’il a repris l’affaire à Raquel, le Colonel Prieto use et abuse de son autorité. Il refuse de soigner Moscou à l’agonie, provoquant sa mort. Il fait du chantage à Raquel en la menaçant de lui retirer la garde de sa fille et de la confier à un père violent si elle ne dit pas où se trouve la cachette du Professeur. Il menace de mettre en prison Ángel, tout juste sorti du coma.

Face à cet homme odieux, deux réactions antinomiques: celle de Suárez et celle d’Ángel. “Alors que Suárez refuse d’abord d’intervenir dans la Fabrique malgré l’ordre donné par le colonel Prieto, il finit par s’exécuter. Dans le dernier épisode, il fait même procéder à l’arrestation violente de Raquel”, souligne la philosophe. “Il a cédé à l’autorité alors même que l’ordre qu’il reçoit entre en contradiction avec ses valeurs morales. Bien que les deux sont incompatibles, il choisit de faire taire sa conscience”.

Par opposition, Ángel, le compagnon de travail de longue date de Raquel, quand il sort tout juste du coma, “parvient à dire non à l’autorité. Il a parlé à Raquel qui lui a dit son trouble pour déterminer de quel côté se trouvent les bons et les méchants. Il a vu de quelle manière, violente, elle a été arrêtée. Face à la menace d’être mis en prison, il trouve le courage de résister. Ces deux figures sont antinomiques et montrent des réactions fondamentalement différentes face au même homme”, explique-t-elle.

Ces deux personnages permettent d’introduire le célèbre concept de la banalité du mal telle que décrite par Hannah Arendt. Cette philosophe allemande a développé cette notion après avoir assisté au procès d’Adolf Eichmann, criminel de guerre nazi, entre 1961 et 1962. Pendant ce procès, elle découvre avec surprise que cet homme est “insignifiant”. Il n’a rien d’un “monstre” même si ses actes sont monstrueux. Comment un homme ordinaire peut-il donc devenir un bourreau? Réponse de Hannah Arendt: il cesse de penser.

“Arendt soutient que le mal n’est pas une force supra-mondaine, que les hommes coupables d’actes immondes et atroces n’ont pourtant rien de semblable aux figures construites par la littérature sur le mal: pas de diable, pas d’intelligence machiavélique, pas de grandeur mais au contraire un homme ordinaire”, souligne Marianne Chaillan.

Dans l’un de ses livres, La vie de l’esprit, elle s’explique sur ce concept de “banalité du mal”:

“Ce que j’avais sous les yeux, bien que totalement différent, était un fait indéniable. Ce qui me frappait chez le coupable, c’était un manque de profondeur évident. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable – tout au moins le responsable hautement efficace qu’on jugeait alors – était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, était de nature entièrement négative: ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée.”

Le vice provient ainsi d’une absence de pensée. Il faut user de sa conscience pour résister au mal. Dans un autre contexte, totalitaire comme celui évoqué par Arendt, Suárez aurait-il pu être Eichmann? C’est ce que peut laisser entendre les scènes de fin de la série même si tout est bien sûr sujet à interprétation.

LA JUSTICE ET LE DROIT

On t’a appris à tout voir en bien et en mal. Mais ce que nous faisons te semble correct quand d’autres le font. En 2011, la Banque centrale européenne a sorti 171 milliards d’euros de nulle part. Comme nous en ce moment. En plus important. 185 milliards en 2012. 145 milliards d’euros en 2013. Tu sais où est allé ce fric? Aux banques. Directement de l’imprimerie aux plus riches. Quelqu’un a-t-il accusé la Banque centrale européenne de vol? Ils ont parlé ‘d’injection de liquidités’. Et ils ont sorti ça de nulle part. De nulle part.

Voilà comment le Professeur essaye de convaincre Raquel que le braquage qu’il a organisé, s’il est certes illégal, n’est pas forcément injuste. À vrai dire, la question que tout le monde se pose en regardant “La casa de papel” est la suivante: “est-ce moral de braquer la Fabrique?”

Kant se serait fait un plaisir de répondre à cette question. Le philosophe allemand est déontologiste, c’est-à-dire que c’est l’intention d’une action qui compte, quelles que soient les conséquences de celles-ci (même si elles sont désastreuses). “Pour un partisan du déontologisme donc, certaines actions sont moralement interdites, quelles que soient leurs conséquences”, écrit Marianne Chaillan dans son livre Game of Thrones, une métaphysiques des meurtres.

Mais Kant n’a pas le monopole de la morale en philosophie! Jeremy Benthamest moins connu du grand public que Kant mais sa théorie, l’utilitarisme, a eu et continue à avoir un impact gigantesque dans la philosophie. Contemporain de Kant, il se distingue énormément de celui-ci en proposant une morale conséquentialiste. De ce point de vue, une action est jugée morale si ses conséquences sont bonnes, peu importe l’intention. La maxime de Jeremy Bentham est la suivante: “Agis toujours de telle sorte qu’il en résulte la plus grande quantité de bonheur pour le plus grand nombre.”

Avec lui, toute action, si elle augmente le bonheur du plus grand nombre de personnes, est bonne, quelle que soit l’intention derrière.

D’un point de vue kantien, impossible de voir dans ce braquage une action morale. Du sang a été versé même si ce n’était pas prévu, des personnes sont retenues en otages contre leur volonté… Mais du point de vue de Bentham? “La vie d’Ángel a pu être brisée par le Professeur, deux braqueurs sont morts… Mais aucun policier n’a été tué, l’argent n’a été volé à personne, des millions d’euros vont faire le bonheur de quelques personnes… Clairement, du point de vue de Bentham, il résulte plus de bonheur que de malheur de cette action, elle est donc morale”, affirme Marianne Chaillan.

À voir la fin de la série en tout cas, il semble que Raquel soit aussi de cet avis. Maintenant, à vous de juger avant de rendre votre copie.

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