Florent Pagny, Céline Dion, Stromae… Ce que les chansons disent de la philo

Marie-Lucie Walch,

Une prof de philo propose de revisiter les titres de variétés françaises et internationales à la lumière des philosophes. Amusant et instructif, l’essai paru récemment ne manquera pas de soutenir les révisions des lycéens à quelques semaines du bac.

Stromae et Christophe Maé pour réviser son bac? Un corpus à vous faire aimer la philo. C’est le parti-pris audacieux de Marianne Chaillan, professeure de philosophie dans un lycée de Marseille et auteure de Harry Potter à l’école de la philosophie: “Aimer la chanson de variétés semble bel et bien constituer un signe extérieur d’affliction culturelle (…). Pourtant, leurs textes peuvent dire simplement ce que les philosophes disent parfois obscurément.” Dans La Playlist des philosophes(Le Passeur Editions), elle se tourne “volontairement vers les chanteurs les plus suspects sur le plan intellectuel” pour “mettre à jour la pensée immanente de certains grands tubes de la musique de variétés”.

Petit tour de ce qu’elle décrit comme être “au fond, un manifeste pour la reconnaissance de la chanson de variétés.”

Le mythe de la caverne, et les penseurs antiques

Le mythe de la caverne de Platon est à la base de toutes les notions de philo abordées en terminale. Mais on serait bien en peine d’expliquer en détail ce qu’il implique. Cela tombe bien, il suffit de chanter France Gall pour compléter ses fiches. Pour Marianne Chaillan, “Viens je t’emmène est donc bien la chanson de l’invitation platonicienne à la métaphysique (…) Tout d’abord, elle nous conduit “derrière le miroir”. Comment comprendre cela? Un miroir nous renvoie notre propre image. Considérer donc que le monde est un miroir revient à dire que le monde sensible ne nous offre à contempler que des réalités semblables à nous. En observant le sensible, nous restons sur le même plan. Nous restons dans le même… France Gall nous invite donc à aller derrière le miroir qu’est la nature. Elle nous invite tout simplement à la méta-physique!”

Dans la lignée des concepts hérités de l’antiquité, le père du stoïcisme, Epictète, était au programme de philo cette année encore. Pour aider à le comprendre, la jeune professeure utilise Ma liberté de penser de Florent Pagny. Le musicien devient ainsi est “un apprenti stoïcien tout à fait remarquable: il fait un tri radical entre ce qui dépend de lui et ce qui n’en dépend pas (…). Par ce tri, Pagny se retranche dans une citadelle intérieure imprenable. Dès lors qu’il a appris à limiter ses désirs à ce qui dépend de lui, ‘la liberté de penser’, le sage stoïcien est hors d’atteinte.”

Qu’est-ce que le bonheur?

N’ayant peur de rien, Marianne Chaillan s’attaque ensuite au concept de bonheur par le biais de Christophe Maé. Elle s’appuie sur une chanson au titre qui semble évident de premiers abords: Je veux du bonheur. En réalité, “conformément à la définition de Kant, Maé décrivant ce que serait pour lui le bonheur, dessine un état où il connaîtrait la satisfaction de ses désirs en intensité (“à volonté”), en extension (“tous”) et en protension (“encore mille ans”). Un peu plus loin, le chanteur provençal sera à nouveau invité pour illustrer “la justification philosophico-médicale du libertinage de Lucrèce” avec On s’attache. Comme quoi.

Associer succès et chansons à textes

L’auteure convoque Serge Gainsbourg pour évoquer Marx. Son Poinçonneur des Lilas dénonce “une certaine réalité de travail qui en dénature le sens”, soutient-elle. Une façon “claire” de réviser le penseur à l’origine de la théorie de la lutte des classes.

Avec Encore un matin, le concept de liberté est posé: sommes-nous libres ou déterminés? D’après l’auteure, “Goldman a son idée sur la question: un matin est ‘sans raison ni fin si rien n’y trace son chemin’; ou encore un matin est ‘une argile au creux de nos mains’. Ce couplet est un manifeste de la philosophie sartrienne! Personne n’a écrit par avance, personne n’a en charge le sens de nos matins, sinon nous-mêmes.”

Défense et illustration de la langue de Johnny et Céline Dion

“Nombreux sont ceux qui sourient en évoquant son nom, reprenant à leur compte la caricature que fait de Céline Dion l’humoriste Laurent Gerra”. A ce titre, l’auteure décide de revaloriser la chanteuse québecquoise: “Avis à tous les fans de Céline Dion: on peut philosopher à partir de ses textes. Pour preuve, nous allons rencontrer David Hume en lisant les paroles de On en change pas“. En effet, Marianne Chaillan repose la question du philosophe allemand: “Entre l’enfant que nous étions et l’adulte que nous sommes, y a-t-il une différence substantielle?”

Comme elle, “Johnny est victime de moqueries récurrentes”. Ce à quoi Marianne Chaillan veut remédier en faisant de la rock-star un “opérateur d’intelligibilité de Rousseau.” Dans La Nouvelle Héloise, Rousseau soutient un paradoxe: un désir inassouvi est plus souhaitable qu’un désir assouvi (…). En accord avec Rousseau, Johnny soutient que c’est dans le manque et la privation que naît le désir.” L’idole des jeunes le formule ainsi dans L’Envie:

Céline et Johnny sont vengés. Et loin d’être has beenpuisque dignes de servir une pensée passée à la postérité.

Stromae érigé en “prophète d’une époque”

Non contente de développer le concept de Beauté en prenant Johnny Depp en exemple, l’auteure va plus loin dans l’influence philosophique sur la culture pop, et étend son analyse à Stromae. Celui-ci “semble même devenu le prophète d’une époque, délivrant, dans ses textes, des leçons de sagesse” car “les chansons de Stromae sont nombreuses qui nous permettent de jeter des passerelles entre lui et les grands philosophes, de Schopenhauer à Marc Aurèle”. Un peu gros, le rapprochement?

La preuve avec le titre Formidable: “Ne trouve-t-on pas, dans ce refrain, l’idée même de Schopenhauer? Toute satisfaction est forcément courte, mesurée et décevante. Le formidable dégénère nécessairement en forminable. Le temps dévoile, comme une sorte de pluie révélatrice, l’illusion au creux de nos apparentes joies.” Bien plus que de donner des leçons de buzz, le jeune chanteur belge paraît être plein de ressources intellectuelles.

Nietzsche, le chouchou des musiciens

Certains philosophes semblent particulièrement exploités par les paroliers. Au point que Marianne Chaillan consacre une section entière à Nietzsche. Pour elle, le penseur existentialiste est omniprésent. “Depuis Jay-Zjusqu’à Kiss en passant par 2Pac et Kanye West”, tous lui pompent la maxime “Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts”. En France, elle est reprise par Jenifer, Johnny et Sexion d’Assaut.

La chanson de divertissement, “véritable initiation à la philosophie”

Sont abordés également le thème de la liberté, de la morale et de la foi avec quelques focus sur Levinas, Sartre et Heidegger. Le tout toujours fondé sur des chansons hissées au rang d’objets “pop philosophiques”.

La playlist des philosophes, par Marianne Chaillan (Le Passeur), 320 pages, 19,50 euros.

 

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