Oui, la série “Game of Thrones”, c’est de la philo !

Marianne Chaillan, professeur de philosophie marseillaise, publie sa relecture jubilatoire de la série culte. Chouette, “winter is coming” !

Par Delphine Tanguy

Elle est, ces jours-ci, de tous les plateaux télé (La Grande librairie), de tous les salons du livre (Hyères, ce week-end). Marianne Chaillan, 35 ans, enseigne la philosophie au lycée Saint Joseph de la Madeleine, à Marseille, et l’éthique appliquée à Aix-Marseille université. Après avoir relu la saga Harry Potter et la variété française avec ses lunettes de “pop philosophe”, elle signe le jubilatoire Game of Thrones, une métaphysique des meurtres (Le Passeur Editeur), unanimement salué. Alors que la sixième saison de la série la plus téléchargée au monde a commencé hier aux États-Unis, on l’a attrapée entre deux trains.

Comment une prof de philo se retrouve-t-elle à écrire sur une série comme “Game of Thrones” (GOT) ?
Marianne Chaillan : J’ai découvert la série grâce à mes élèves et mes étudiants. J’aime connaître les objets culturels qui sont les leurs pour pouvoir m’en servir comme tremplins dans mon enseignement. Et Game of Thrones, c’était “LA” série dont ils parlaient sans arrêt. Dès le premier épisode, j’ai été saisie par les passerelles évidentes qui s’offraient entre cette dernière et le cours d’éthique appliquée que je dispensais alors. Game of Thrones, ce n’était pas simplement une série au succès planétaire, c’était aussi un réel objet pop philosophique. J’avais déjà analysé la saga Harry Potter (Harry Potter à l’école de la philosophie) et les chansons de variété (La Playlist des philosophes), je me suis donc tournée vers ce nouvel objet.”

En quoi la philosophie peut-elle nous éclairer sur l’intrigue et les personnages de la série ?
Marianne Chaillan : Game of Thrones apparaît comme un laboratoire de philosophie morale et politique appliquée. Et derrière les rivalités et les combats entre Targaryen, Baratheon, Lannister et Stark, semble se cacher, en vérité, une véritable mise à l’épreuve de thèses philosophiques. Réflexion sur la morale, sur la politique, méditations métaphysiques, méditation de la mort ou de la réflexion même question du genre, les passerelles ne manquent pas qui unissent les continents d’Essos et de Westeros à celui de la philosophie !”

La passion suscitée par GOT, la philo se l’explique-t-elle ?
Marianne Chaillan : “Le suspense absolu quant au devenir des personnages, susceptibles de mourir à chaque instant, et quant au fait de savoir qui va monter sur le Trône de Fer, est sans doute la raison première qui tient en haleine des millions de spectateurs à travers le temps, depuis maintenant cinq saisons. Mais ce suspense ne produirait sans doute pas cet effet quasi hypnotique s’il n’était pas nourri d’une réelle qualité réflexive. Le fait que le lecteur (NDLR : GOT est l’adaptation de la saga de George R. Martin) et, plus tard, le spectateur soient soumis sans cesse à la mise à l’épreuve de leurs principes moraux ou de leurs choix politiques participe pleinement, selon moi, au succès des livres et de la série. Et cette mise à l’épreuve signe la qualité philosophique de la saga. Par exemple, nombreux sont ceux qui seront horrifiés d’abord par l’épisode des Noces Pourpres ou la tentative de meurtre sur Bran Stark. Ils se révèlent alors partisans d’une morale déontologique. Puis, ils découvrent qu’ils comprennent et justifient le désir de Robert Baratheon de tuer Daenerys et son enfant à naître pour éviter une future guerre ou encore, ils justifient moralement le meurtre du Roi Fou par Jaime Lannister. De telles prises de positions sont contradictoires. La série nous questionne : comment agirions-nous à la place de Jaime ou de Jon Snow? Que serions-nous prêts à faire pour conquérir le pouvoir ? Quelles vertus sont nécessaires à la prise du pouvoir ? Et c’est passionnant.”

Utilisez-vous dans vos cours l’apport de ces objets “pop” ?
Marianne Chaillan : “Bien sûr ! Les objets de la culture populaire (films, séries, chansons, etc.) constituent de formidables outils pédagogiques dont on aurait tort de se priver ! Quand la fatigue relâche l’attention des étudiants, quand un concept paraît trop abstrait, convoquer un objet de la culture pop permet de réveiller le désir d’apprendre et sert de tremplin pour la réflexion. Le plaisir n’est pas l’ennemi de l’instruction. Pourquoi l’enseignement, pour prétendre à la rigueur, devrait-il être austère ? On peut (s’) instruire tout en (se) divertissant : docere et placere. J’ajouterai même – c’est le professeur de lycée qui parle – qu’on ne peut instruire que lorsqu’on a d’abord mis en mouvement le désir d’apprendre. On peut ensuite conduire des étudiants à la compréhension la plus rigoureuse, à l’effort intellectuel le plus exigeant pour autant que l’on a d’abord saisi et éveillé leur curiosité.

Le bac est dans 2 mois. Regarder la saison 6 de “GOT”, c’est réviser les cours ?
Marianne Chaillan : “Hélas non car si la série a incontestablement une consistance philosophique, elle n’explicite ni les concepts qu’elle nous permet de comprendre ni ne nous renseigne sur leurs auteurs ! Il faut savoir les trouver – ce qui suppose de les connaître a priori. On peut donc la regarder mais tout en lisant mon ouvrage, par exemple, qui permet de tisser les passerelles entre la saga et les philosophes !”

Et vous comment allez-vous regarder la série ?
Marianne Chaillan : “Comme tous les fans à travers le monde ! C’est-à-dire avec enthousiasme d’abord, car je suis ravie de retrouver enfin tous ces personnages que j’aime tant. Avec curiosité aussi car la série dépasse pour la première fois les livres publiés et nul ne sait ce qui va advenir : le suspense est total. Et puis avec crainte, enfin, car la série nous a habitués à faire brutalement disparaître les personnages principaux. Je vais donc trembler pour mes préférés !”


“Game of Thrones, une métaphysique des meurtres”, Le Passeur Editeur, 288 pages, 19,50€.

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