L’Autrice

Crédits photo Astrid di Crollalanza
Professeure de philosophie et autrice, Marianne Chaillan incarne l’un des visages du combat pour un renouveau de la philosophie sur la place publique.
Elle s’est d’abord imposée en quelques années comme l’autrice de référence en pop philosophie en débusquant la sagesse des chefs d’œuvre de la culture populaire.
Séries, blockbusters, musique, dessins-animés, mythologies pop, rien n’échappe à son regard philosophique.
Son ambition est alors de promouvoir la culture populaire – dont on pourrait considérer à tort qu’elle est une moindre culture – et de tendre une passerelle vers la philosophie qui n’est pas réservée à une élite ni condamnée à une abstraction hermétique.
Sa devise : apprendre tout en se divertissant et opposer à l’esprit de sérieux un gai savoir.
Le succès de ses ouvrages ainsi que de ses vidéos sur les réseaux sociaux (des millions de vues sur Konbini, notamment) contribueront à offrir une nouvelle visibilité à la philosophie.
Avec Où donc est le bonheur ?, Prix France Télévisions Essai 2022, elle inaugure un nouveau cycle.
Dans des essais qui se lisent comme des romans, Marianne Chaillan mène l’enquête sur des questions essentielles à toute existence : bonheur, désir amoureux, liberté, acceptation de la perte, en faisant la part belle à la littérature, et sans oublier, évidemment, la pop culture.
Parce qu’elle est elle-même habitée par la question philosophique au cœur de ses textes, parce qu’elle illustre les concepts les plus abstraits par des témoignages tirés de son expérience personnelle et d’enseignante, ses essais s’apparentent à des auto-philo-biographies.
Par cette nouvelle direction de son travail, Marianne Chaillan entend reconquérir les territoires perdus de la philosophie, aujourd’hui occupés par le développement personnel aux promesses attractives certes, mais souvent fallacieuses.
Dans ses essais, pas de mensonges, mais pas capsule de cyanure non plus ! Sans rien concéder à des consolations mensongères, Marianne Chaillan trace des chemins pour « aimer la vie, et l’aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants ».
Son analyse : si les questions philosophiques habitent le cœur de chacun, nombreux sont ceux qui se tournent aujourd’hui vers le développement personnel pour y trouver des réponses. L’académisme, l’abstraction de la philosophie, sa désertion vers les amphithéâtres des universités l’a conduit à déserter la place publique et à céder la place aux sophistes de temps modernes.
Dans ses deux directions, le travail de Marianne Chaillan entend mener un combat au service de la philosophie et de ses vertus pour qui la pratique.
- En 2013, paraît son premier essai Harry Potter à l’école de la philosophie qui dégage la philosophie présente dans la saga littéraire de l’auteur au succès planétaire J.K. Rowling.
- En 2015, paraît La Playlist des philosophes. Dans cet ouvrage, elle imagine un voyage en chansons dans la pensée des grands auteurs. Quelles chansons Platon aurait-il mis dans son Ipod ? Quelle est la bibliothèque philosophique d’un Jean-Jacques Goldman ? Stromae, Johnny Hallyday mais aussi Maître Gim’s, IAM, Eminem, les Stones et bien d’autres deviennent sous sa plume des tremplins vers la philosophie la plus classique.
- En 2016, elle consacre un essai ludique à la série phare de HBO. Dans Game of Thrones, une métaphysique des meurtres, elle analyse les personnages et les intrigues de la série sous l’angle de la philosophie morale, de la métaphysique et de la philosophie politique.
- En 2017 paraît Ils vécurent philosophes et firent beaucoup d’heureux. Dans cet ouvrage, Marianne Chaillan propose de faire de la philosophie à partir des grands dessins animés de Disney, du Roi Lion à Aladdin en passant par La Reine des Neiges et La Petite Sirène.
- En 2018, en plein débat autour de la révision des lois de bioéthique, paraît Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ? un ouvrage pétillant et truffé de références à la culture pop, qui invite le lecteur, à travers des expériences aussi drôles que stimulantes, à reconnaître les grandes familles de la philosophie morale et à se mettre au clair avec ses propres principes.
- En février 2019, son nouvel opus Ainsi philosophait Amélie Nothomb paraît aux Éditions Albin Michel. Écrit « à la manière » d’Amélie Nothomb, ce conte philosophique est un voyage aussi drôle que méditatif qui invite le lecteur à découvrir autrement l’œuvre de la romancière mondialement célèbre.
- En novembre 2019, elle publie Game of Thrones, une fin sombre et pleine de terreur , dans lequel elle passe le final de la série, jugé si décevant par les fans, au prisme de l’analyse philosophique pour en fournir les clefs de compréhension et permettre de dépasser la déception ressentie. Elle dresse également à la manière du Hall of Faces – la galerie des visages du temple de Braavos – un portrait définitif des merveilleux personnages qui ont peuplé la série.
- En 2020 paraît In Pop We Trust, un manifeste du gai savoir qui invite à considérer la profonde sagesse des grands classiques de la culture pop, de Star Wars au Seigneur des anneaux, en passant, entre autres, par les séries Breaking Bad, Friends ou La Casa de Papel.
- En 2021, paraît Où donc est le bonheur ?, un essai dans lequel, à la manière du fameux professeur du Cercle des poètes disparus, Marianne Chaillan invite ses lecteurs à entrer dans sa salle de classe pour leur découvrir, grâce à la philosophie, les chemins étroits et exigeants qui conduisent à une vie heureuse. Cet ouvrage obtient le Prix Essais France Télévision 2022.
- En 2022, Marianne Chaillan publie À la folie, passionnément, un essai consacré à la question du désir amoureux. Aimer passionnément, est-ce perdre la raison, se demande l’autrice, ou bien doit-on reconnaître que vivre sans cette folie ne serait pas si sage ?
- En 2024, Écrire sa vie, déconstruit l’injonction à devenir l’auteur de sa vie. Cet impératif de liberté est une imposture nous condamnant, paradoxalement, à la plus grande servitude. L’endroit où l’on naît, notre famille et son histoire, et tant d’autres déterminismes ne dessinent-ils pas pour nous les lignes de notre existence ? Comment être libre quand les déterminismes façonnent notre histoire ?
- En 2026, paraît Survivre. Chacun de nous traversera inévitablement l’expérience de la perte : maladie, rupture, vieillesse, deuil. Comment accepter cette règle du jeu cruelle ? Marianne Chaillan mène l’enquête auprès des philosophes et écrivains. Ont-ils trouvé des clés pour nous apprendre à vivre en acceptant la finitude ? Animée par un amour féroce de la vie, Marianne Chaillan tente de trouver un chemin pour nous apprendre à sur-vivre, c’est-à-dire non seulement à vivre malgré la douleur, mais aussi à vivre avec plus d’intensité

Entretien
Qu’est-ce que la pop philosophie ?
La pop philosophie vise à montrer que la philosophie n’est pas seulement réservée à quelques intellectuels enfermés dans leur tour d’ivoire, s’exprimant dans un langage inaudible pour le commun des mortels.
Elle vise, en outre, à promouvoir la culture populaire et à montrer que cette dernière pense, dans son langage, avec ses propres codes, certaines questions qui traversent les grands textes classiques. Or, cette culture populaire est souvent considérée, à tort, comme une sous-culture.
Comment peut-on s’instruire en se divertissant ?
Telle était jadis la règle : « docere et placere », c’est-à-dire « instruire et divertir ». J’essaie de renouer avec cette pensée positive du divertissement. La philosophie est sérieuse mais cela n’implique pas pour autant qu’elle doive exclure ni le jeu ni la joie. La dimension essentielle et profonde de la philosophie ne doit pas la conduire à vouloir le paraître, notamment à travers un lexique obscur réservé à de seuls initiés ou une gravité de composition qui serait un gage de respectabilité.
Selon moi, le plaisir n’est pas l’ennemi de la philosophie ! On peut même opposer à l’esprit de sérieux un gai savoir ! Pourquoi la philosophie devrait-elle être austère ? On peut philosopher dans la joie. Certains pourraient y voir à tort une forme de renoncement à la rigueur. Rien ne serait plus faux. Avoir suscité l’enthousiasme des étudiants, des élèves ou des lecteurs est la condition de possibilité de l’effort intellectuel le plus exigeant qui soit. J’en suis témoin.
Comment vous est venue l’idée de cette analyse pop philosophique ?
En classe ! Mes élèves étaient totalement hermétiques à un texte de David Hume. C’est en récitant les paroles d’une chanson écrite par J-J. Goldman que j’ai capté leur attention. Le texte était simple, connu de tous et les interpellait. Les faire rire, aller les chercher sur un terrain extérieur s’est révélé le meilleur moyen de les conduire jusqu’au texte de Hume.
Après cette expérience, j’ai écrit “La Playlist des philosophes” dans lequel j’imagine que les philosophes ont connu l’ère des MP3 et des Ipod et qu’ils ont composé la playlist de leurs titres préférés. On s’initie à Heidegger en écoutant Alain Souchon ou à Schopenhauer en chantant du Stromae !
De la même manière, certaines sagas littéraires et cinématographiques au succès planétaire se révèlent être de formidables passerelles vers la philosophie. Mon premier livre, “Harry Potter à l’école de la philosophie”, propose ainsi d’emmener les lecteurs à Poudlard, la prestigieuse école de sorcellerie inventée par J. K. Rowling, pour y suivre, non pas seulement des cours de défense contre les forces du mal mais aussi…des cours de philosophie ! On découvre Platon ou les Stoïciens avec Harry Potter.
De même avec les séries télévisées : dans “Game of Thrones, une métaphysique des meurtres”, j’imagine une soirée télé en compagnie des plus grands experts de philosophie morale et politique pour déchiffrer les clés de la saga de George R.R. Martin. Je propose aux fans de la saga de voyager au Royaume des Sept Couronnes en compagnie des philosophes. Mon pari : démontrer que regarder Game of Thrones peut se révéler aussi instructif que divertissant.
Mon idée est que tout objet de la culture pop au succès pérenne et planétaire est nécessairement porteur d’une consistance réflexive.
La philosophie nous aide-t-elle à trouver le bonheur ?
J’ai donné pour titre à l’un de mes livres, consacré à Disney : « Ils vécurent philosophes et firent beaucoup d’heureux », en jouant sur la phrase bien connue qui termine les contes.
J’y réaffirme la puissance de philosophie comme auxiliaire de vie. Dans l’antiquité, la philosophie était conçue comme une thérapeutique qui, en soignant les maux dont nous souffrons, nous permettait d’atteindre le bonheur, c’est-à-dire l’absence de troubles. Je crois en effet que la philosophie nous aide à vivre.
Et de même, je crois qu’il y a une sorte de contagion du bonheur. Tâcher de philosopher, c’est se disposer à être heureux et par là même y disposer nos proches.